Des questionnements partagés en équipe pour un déconfinement qui ne soit pas synonyme de retour en arrière

La crise actuelle et les mesures sanitaires nécessaires à mettre en place interrogent chacun de nous.

C’est une crise tellement inédite que tous nous alternons sans doute entre peurs, colères et sidération. Comment penser dans cette situation impensable ?

Beaucoup de questions se posent à tous les professionnels de l’enfance, responsables, professionnels sur le terrain et formateurs.

  • Qu’ont vécu les enfants pendant ce confinement : de quoi ont-ils manqué, dans quelles angoisses ont-ils été plongés ? Nous pouvons, aussi, imaginer qu’ils ont pu tirer des bénéfices de ces semaines au domicile, dans un lieu connu, dans une continuité de personnes, dans un rythme de vie différent…
  • Comment penser leur retour à la collectivité après ce temps long de séparation, dans un environnement sensoriel et humain qui ne sera plus le même ?

Les conditions de travail vont changer l’accueil des enfants : Par exemple, comment vont-ils se construire, dans des relations sécures, avec des adultes le plus souvent masqués, dont ils ne voient que les yeux ? Nous connaissons l’importance des mimiques, de la communication non-verbale, du mouvement des lèvres, dans le développement de la sécurité relationnelle tout comme celui du langage. La qualité des gestes de portage, la proximité adulte-enfant, le toucher sont également maintenant reconnus par tous comme essentiels au développement du petit. Nous savons, par ailleurs, que les enfants ont d’étonnantes capacités d’adaptation; ils se mettent au diapason de leur entourage, ils se font silencieux, discrets si besoin. Avant d’affirmer que les enfants ne sont pas gênés par les masques, il est essentiel d’observer finement pour chacun d’eux ses comportements, ses manifestations corporelles et globales pour l’accompagner dans ces changements imposés par les recommandations pour en adoucir les effets, et non les banaliser, voire les dénier !

Les « recommandations » sanitaires, diverses d’un lieu à l’autre, donnent une part essentielle aux règles d’hygiène. Il n’est pas question de remettre celles-ci en question mais de penser leurs effets tant sur les enfants que sur les professionnel.le.s. Car

  • L’enfant grandit sereinement et harmonieusement si le cadre qu’on lui offre répond à ses besoins physiques et psychiques, s’il peut bouger et manipuler, rencontrer ses pairs, en présence d’un adulte disponible pour s’émerveiller de ses explorations.
  • La professionnelle peut combiner éducation et hygiène si elle en a compris le sens des protocoles demandés et est accompagnée, elle-même par une équipe contenante.
  • Les parents peuvent confier sereinement leur enfant s’ils perçoivent que celui-ci est à nouveau accueilli « comme une personne », que ses besoins de »petite personne en développement » sont pris en compte dans un environnement sûr, et qu’on leur a donné le sens cohérent des nouvelles pratiques mises en place.

Il va être nécessaire de penser ces changements d’organisation induits par la situation nouvelle dans le cadre des projets d’établissement qui existent encore.

Evoquer « l’organisation », c’est pouvoir anticiper les imprévus, les absences, les contraintes personnelles pour la garde de ses propres enfants… C’est aussi réfléchir la place des responsables, des psychologues, des psychomotriciens : place réelle et place dans l’élaboration commune, pour que les agents auprès des enfants ne se retrouvent pas seul.e.s dans les salles, sans regard extérieur ni relais.

Cette crise, qui va durer, vient questionner la possibilité d’expression des ressentis de chacun, ses peurs pour sa santé et celles de ses proches par la diffusion de ce virus délétère. « Chacun » ici, concerne tous les agents et les parents. Car, pour que le jeune enfant grandisse en sécurité, il doit être accompagné par des adultes « suffisamment sécurisés ». Or, le contexte même est fragilisant, voire éprouvant ! Un management bien-traitant est ici convoqué pour recevoir ces émotions et favoriser des « enveloppes » contenantes et multiples.

Nous n’avons pas de réponses à toutes ces remarques. Nous souhaitons garder une vigilance nécessaire, utile et optimiste. De nombreuses autres questions vont se poser au fur et à mesure, dans le quotidien des premiers jours, semaines et mois à venir. Continuons de réfléchir ensemble, de façon pluridisciplinaire :

Gardons nos connaissances acquises au long de l’histoire des crèches et des pouponnières ainsi que notre expertise de la petite enfance, pour décliner savoir-faire et savoir-être dans ce contexte nouveau, dans le respect de la santé physique et psychique de tous,

Gardons de la pensée de nos pratiques professionnelles revisitées pour ne pas tomber dans de « l’opérationnel «  vide de sens, pris sous une chape de plomb du tout sanitaire,

Gardons la vitalité de nos lieux d’accueil, laquelle est à l’initiative partagée des enfants, des professionnel.le.s et des familles.

 

                                                                                  Monique Busquet et Edith Lorenz